Berger des Mères – fiction

Anne de Latour – 2019

Le prince exilé voyagea des mois durant, à travers les forêts flamboyantes d’automne, les plaines enneigées d’hiver, les collines parsemées de fleurs, dormant souvent à l’abri d’un simple buisson. Il ne lui restait qu’un seul objectif : trouver les Trois Mères, dans l’espoir qu’elles lui révèlent l’identité de sa victime. Il atteignit enfin une vallée d’altitude où des centaines de moutons et de chèvres paissaient l’herbe grasse autour d’un lac couleur de ciel, avec juste au bord de l’eau une masure en pierre jaune, au toit de chaume et d’ardoise. Il mit pied à terre, convaincu qu’il touchait au terme de son périple. Il frappa à la porte, et une voix grelottante répondit à travers le bois blanchi par les intempéries :

– C’est ouvert.

Ses yeux mirent quelques instants à s’adapter à la pénombre. Au fond de la pièce, un feu rougeoyait dans l’âtre, et trois petites femmes se tenaient assises bien droites sur des tabourets de berger, sèches et fripées comme des pommes d’hiver. C’étaient bien les Mères du mythe : la première filait les quenouilles, la deuxième tricotait, et la dernière coupait et rentrait les fils. Le rouet tournait, les aiguilles cliquetaient, les ciseaux taillaient, avec une précision de métronome. Leur ouvrage interminable recouvrait le sol, une véritable mer de lainage gonflée de vie, de vies. Les trois femmes le dévoraient de leurs yeux noirs et brillants d’oiseaux.

– Enfin, te voici !

– Cela fait si longtemps que nous t’attendons.

– Approche, viens te réchauffer au coin du feu, cher enfant.

La tailleuse posa un instant ses ciseaux pour servir du thé fumant. Le prince exténué et engourdi de froid accepta l’invitation avec gratitude, et vint se frotter les mains à la chaleur des flammes. Il décida de profiter de ces quelques instants de répit avant de leur dévoiler son identité et la raison de sa visite. Elles se montreraient sans doute moins chaleureuses une fois son crime révélé. Le givre fondait sur ses cheveux et ses épaules, et gouttait sur le sol. Les trois vieilles l’examinaient avec de petits murmures d’approbation tandis qu’il sirotait son thé. Enfin, il soupira, et reposa la tasse vide. L’heure des aveux sonnait.

– Mille mercis mesdames. Pardonnez-moi de ne m’être pas encore présenté…

Les trois femmes gloussèrent en échangeant des regards complices.

– Alors, présentez-vous, Prince Aldébaran, dit la fileuse d’une voix moqueuse.

– Vous connaissez mon nom ?

– Bien sûr ! Et la question qui t’amène, aussi, fit la tricoteuse en montrant son ouvrage.

Le prince se frappa le front, maudissant sa bêtise.

– Et vous savez qui était l’homme que…

– En effet. Mais nous voulons entendre ton histoire d’abord, dit la tailleuse. Notre labeur est bien monotone, et cela nous distraira de t’écouter.

Elles lui désignèrent un tabouret, lui resservirent du thé, et le jeune Aldébaran commença donc son récit d’une voix grave.

« Il y a bien longtemps, vivaient un roi et une reine qui s’aimaient tendrement. Pourtant, une fois leurs noces célébrées, les mois passèrent, puis les années, et le ventre de la reine ne s’arrondissait que de victuailles et de bons vins, tandis que le berceau royal demeurait vide. L’absence de progéniture non seulement plongeait les monarques dans une peine immense, mais risquait en outre de mettre leur royaume en péril.

Ils voulurent embaucher un héros pour aller de par le monde et trouver la cause de leur stérilité. Comme le veut la tradition, ils offrirent en récompense la main de leur fille, ce qui causa un certain embarras. Les héros décrétèrent l’affaire hasardeuse. Qui pouvait garantir que la reine mettrait au monde une fille ? Et serait-elle jolie, seulement ? Et puis, même si une princesse naissait, fût-elle belle comme le jour, le temps qu’elle arrive en âge de se marier, le héros serait devenu sénile et impotent.

Bref, personne ne voulut relever le défi, et le couple royal se désespérait.

Un jour, un voyageur se présenta au palais : vieux, d’une laideur repoussante, et couvert de crasse au point que l’on ne pouvait plus déterminer la couleur de sa peau ou de ses cheveux. De surcroît il puait le bouc. Mais il affirmait qu’il irait voir les Trois Mères et mettrait fin à leur problème. Il lui fallait juste quelques chèvres, et bien entendu, leur premier enfant. Son sourire édenté dégageait une haleine fétide. Les monarques froncèrent le nez de dégoût. C’était une chose de promettre la main de leur fille à des chevaliers étrangers. Mais à ce manant répugnant vêtu de guenilles ? Ils demandèrent à réfléchir avant de donner leur réponse. Ils ne voulaient pas risquer de froisser le gueux, conscients que les apparences sont parfois trompeuses. Mais ils ne pouvaient se résoudre à imaginer leur future fille, rose et potelée et pure, dans les mains de ce vieux crasseux.

Cependant la reine fit remarquer que vu l’âge avancé de l’individu, avec un peu de chance, il mourrait avant de pouvoir réclamer son prix. Ils acceptèrent donc son offre, en allongeant le délai autant que la décence le permettait. Le mendiant accepta sans sourciller d’attendre les vingt ans de l’enfant, et partit le jour même avec une douzaine de chèvres au poil soyeux.

Peu après, la reine s’aperçut qu’elle était enceinte. Son ventre enfla, enfla, enfla tant et si bien qu’à terme, elle mit au monde non pas un enfant, mais cinq. Un prince, suivi de quatre princesses. »

Aldébaran s’interrompit. Ses auditrices hochaient leur tête de pomme fripée, tout en continuant leur ouvrage. Le fuseau tournait, les aiguilles cliquetaient, les ciseaux taillaient, un tour après l’autre, une maille après l’autre, un fil après l’autre. Comme il restait silencieux, elles lui firent signe de continuer. Il s’exécuta, le visage douloureux.

« Mes sœurs et moi grandîmes en beauté et en sagesse comme il se doit. Nous étions inséparables, et faisions la joie de nos parents. Pourtant, plus les années passaient, et plus je voyais le front de ma mère s’assombrir. Ce n’était pas que la marque de l’âge. Quelques temps avant notre vingtième anniversaire, je la trouvai un soir en larmes au bord de l’étang. Je tentai de la réconforter maladroitement, et elle finit par me raconter le marché passé avec le mendiant avant notre naissance.

Dans ma naïveté chevaleresque, je lui promis que je ne laisserais jamais un vieux pervers s’emparer d’aucune de mes sœurs bien aimées. Elle sourit à travers ses larmes, en m’expliquant qu’il ne servait à rien de vouloir aller contre une promesse. Mais je ne l’écoutai pas.

Le jour fatidique arriva. Mes quatre sœurs resplendissaient dans leurs robes d’apparat. Elles ne savaient pas ce qui les attendait, car ma mère m’avait fait promettre de ne rien leur dire. Cela me brisait le cœur de penser que l’une d’elle allait nous être enlevée. J’espérais, comme ma mère au front blême, que le mendiant ne viendrait pas, qu’il serait déjà mort, ou trop affaibli pour venir chercher son dû.

Mais il vint. Exactement tel que ma mère me l’avait décrit. Vingt-et-une années n’avaient pas laissé d’empreinte sur lui. Il entra dans la salle du trône l’air conquérant, laissant sur son passage un sillage nauséeux. Je revois encore le regard de mes sœurs passer de la curiosité à la stupeur, puis à l’horreur tandis qu’il s’approchait avec une détermination claudicante. Inexorable. Lorsqu’il leva vers nous ses mains difformes, que je vis la corne épaisse et jaunie de ses ongles noirs de saleté, je… »

La voix du prince s’étiola, et son visage disparut derrière ses longues boucles noires comme il secouait la tête.

– Tu dois aller au bout de l’histoire, murmura une des vieilles d’une voix douce mais ferme.

Il déglutit.

« Je dégainai mon épée, et l’embrochai comme un vulgaire volatile. Il s’effondra aux pieds du trône dans une mare de sang. Mais son dernier souffle fut un éclat de rire obscène et terrifiant. Mes sœurs s’évanouirent. Les gardes se saisirent de moi. On me jeta en prison pour assassinat et trahison d’un serment royal. Le tribunal me condamna à l’exil. Seul le roi assista à mon départ, le visage dur et vide comme celui d’une statue. J’avais anéanti ma famille et ma propre vie pour un homme dont je ne connaissais pas même le nom. »

Les épaules du jeune homme s’affaissèrent, il ressemblait à présent davantage à une poupée de chiffon oubliée sur le tabouret qu’à un prince.

– Accepterez-vous de me répondre à présent ?

Un silence assourdissant lui répondit d’abord. Le temps s’était comme immobilisé. Il releva les yeux. Les trois vieilles avaient cessé leur ouvrage, et échangeaient des regards emplis de paroles silencieuses.

– Ton acte a des conséquences plus vastes encore que tu ne le crois, jeune homme, dit enfin la fileuse. Anatole était berger. Notre berger.

– Sans berger, plus de matière première, reprit la tricoteuse.

– Plus de laine… Plus de naissances… compléta la vieille aux ciseaux.

Les trois désignèrent du menton le tricot qui tombait en cascade et moutonnait dans toute la pièce. Le jeune homme fut soudain pris de vertige en prenant la mesure de son crime. Il n’avait pas seulement tué un homme, souillé l’honneur de ses parents, et gâché sa vie, non, il avait carrément programmé la fin de l’humanité ! Il se jeta aux pieds des Mères, et se répandit en lamentations aussi vaines que sincères. Les vieilles le firent se relever, avec un amusement évident quoique légèrement contrit.

– En réalité, ce n’est pas si tragique. Tu es jeune et vigoureux, fit la première.

– Anatole devenait trop vieux, et puis il sentait mauvais. Il nous fallait lui trouver un successeur, enchaîna la deuxième.

– Mais le poste manque un peu d’attrait. Nous devions quelque peu ruser pour le recrutement…continua la troisième.

Aldébaran fixait les Trois Mères sans plus rien comprendre. Elles s’écrièrent alors en chœur :

– Félicitations, jeune berger ! Bienvenue dans ta nouvelle vie !

***

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