Déchéance – fiction

Au fond de mes tiroirs traînent de vieux manuscrits. Voici une nouvelle dont j’ai écrit le premier jet il y a au moins 25 ans, légèrement dépoussiérée pour l’occasion.

Plus qu’une histoire, il s’agit du portrait d’un alcoolique ordinaire, un homme médiocre mais pourtant humain et que j’espère attachant.

N’hésitez pas à mettre vos réactions en commentaire.

Bonne lecture ! 🙂

Déchéance

André oscille sur un quai de métro qui tangue un peu sous ses semelles mal assurées. André se sent flou… Il s’approche d’un homme assis sur un siège en plastique jaune, et lui demande : « Est-ce quech… euh… est-chh… » Le bafouillis informe expire sur sa langue enflée. Le type tortille du nez et lui jette un regard tout froncé de dégoût. André s’évanouit à petits pas honteux. Un sillage d’effluves alcoolisés sculpte son chemin.

André se pose au bout du quai. Sa tête pèse une tonne et s’enfonce dans ses bras. Maintenant il se ratatine et tourne sur lui-même comme un vieux vinyle. Il se concentre tant bien que mal, et essaie de compter les gorgées de salive qu’il avale. La nausée l’envahit. Il se sent tomber dans la grande spirale et un vertige atroce s’empare de lui… D’un coup, il relève la tête. Un métro est à quai — la porte s’ouvre — André tente de bouger sa carcasse plombée… Il ne sait pas trop où il est, encore moins où il va, mais l’essentiel c’est d’avancer, de ne pas moisir là à se liquéfier du dedans — il a trop le tournis. Les portes se ferment, le train s’éloigne dans un vacarme de ferraille qui agresse les tympans. Bon… il prendra le prochain. Il se dit que « ça ira mieux dans cinq minutes », tout en sachant que c’est faux, mais il faut bien trouver un quelconque encouragement.

Les métros se succèdent dans la station. Les passagers montent, descendent, sans même s’apercevoir de la présence d’André, affaissé sur son siège comme un sac de linge sale. Sauf quand il se retourne pour vomir : là, tout le monde braque des regards accusateurs sur lui, ou plutôt vers lui, car personne ne souhaite vraiment le regarder en face. André ressent le poids de leur dégoût plus qu’il ne le voit : lui aussi détourne la tête. Il a honte de s’être laissé aller comme ça dans la station, mais quand même ça lui a fait du bien, il se sent beaucoup mieux à présent et son esprit s’éclaircit.

D’un coup il sursaute : « Vonnie ! … Oh merde, quelle heure il est ? » Il devait rentrer tôt ce soir… C’est-à-dire, après le boulot, s’il y était allé… Une sale trouille lui agrippe l’estomac : Vonnie va péter un plomb — elle doit déjà être furax à l’heure qu’il est — elle va hurler à lui en percer la cervelle, elle va lui pétrir le crâne d’injures… Elle aura raison évidemment, mais Dieu sait que le crâne d’André ce soir n’est pas en état d’affronter ça. Et puis après c’est encore pire — ça se passe toujours pareil — après, elle va arrêter de crier et elle va se mettre à pleurer. Il n’y a rien de plus terrible que de voir Vonnie pleurer. Son visage, sec et fripé en temps normal, devient tout bouffi quand elle pleure. Elle ressemble alors à une momie qu’on aurait regonflée à l’aide d’une pompe à vélo et ses épaules s’entrechoquent sous son châle… Oui, il le sait, que ça va se passer comme ça. Son esprit a beau posséder la vivacité d’une huître agonisante, il a cette certitude bien claire. Et lui, il va rester debout face à elle, paralysé de culpabilité, désolé et muet, avec ces horribles poids morts au bout de ses bras, ses mains. Entre deux sanglots, Vonnie va gargouiller « Mais pourquoi… pourquoi ? … Tu m’avais promis… » Et là, il va balbutier d’un air stupide, les yeux humides, qu’il n’a pas fait exprès, tout en se disant qu’il n’y a pas plus crétin comme excuse, mais c’est toujours ça qui sort, rien à faire. Et puis il va promettre encore de ne plus recommencer, plus jamais, que cette fois il est sincère… Pourtant, sincère, il l’est, chaque fois. Il voudrait sincèrement faire plaisir à Vonnie, et surtout ne plus affronter ces scènes… Seulement, voilà, il oublie tout le temps, c’est trop dur et il oublie…

Voilà qu’à présent il pleure, comme ça planté sur le quai du métro. Les larmes coulent le long de ses rides violacées, son corps tremble comme de la gelée. Il remonte sa mâchoire inférieure et serre les dents, mais ça le fait pleurer de plus belle : il a pitié de ce pauvre lui-même. Il se sent aussi seul et incompris que le dernier flageolet au fond d’une casserole grasse. Il voudrait pouvoir se blottir dans les bras de Vonnie, elle est tout ce qui lui reste au monde. Il voudrait qu’elle le console, qu’elle le protège de lui-même, de la vie… Mais il a tellement peur de la voir dans cet état. Il se redresse, renifle un grand coup, et s’engueule un peu pour se donner du courage : « André, quel con tu fais, franchement ! Un jour elle va finir par en avoir ras le bol, elle aussi… » Mais non, elle ne peut pas l’abandonner, pas elle, elle sait bien qu’il a besoin d’elle, qu’elle lui appartient.

Soudain, Vonnie est là, devant lui, André se lève d’un bond et lui crie d’un seul souffle : « Non, ne t’énerve pas, je t’en supplie, cette fois c’est vrai, je vais faire un effort, laisse-moi encore une chance ! » — mais la femme s’enfuit en hurlant « Non, mais ça va pas ! Il est taré, ce type ! », et André se retrouve les bras tendus dans le vide. Trois jeunes sur le quai le regardent en riant. Bah, au point où il en est… Un métro arrive, il grimpe dedans. Par chance, le wagon est désert — il doit être carrément tard — et il va s’affaler sur une banquette. Il fait chaud, une goutte de transpiration roule le long de sa tempe, et entre dans son oreille. Ça le chatouille un peu. Une mouche s’entête à voler en rond dans son crâne. Il ferme les yeux.

………

« Debout ! » dit Vonnie en le secouant, « Allez, réveille-toi ! ». André grogne, s’étire, ouvre les yeux… le grognement s’étouffe au fond de sa gorge : un homme bleu marine coiffé d’un képi le fixe durement, et le pousse dehors sans ménagement : « Terminus ! Allez, tire-toi, le clodo ! »

Il se retrouve encore une fois planté sur le quai. Il commence à en avoir marre, il voudrait juste être chez lui, dans son lit. Surtout que sa tête lui fait de plus en plus mal. Heureusement, son estomac s’est calmé, c’est toujours un progrès. De la manche, il s’essuie le nez et la bouche, puis se frotte les yeux. « Place d’Italie », indique un grand panneau impassible. Bon. André reprend ses esprits graduellement et s’efforce de réfléchir de façon logique. Il imagine Vonnie drapée dans son vieux châle de laine, le muscle qui tressaute au coin de sa bouche : elle a toujours ce tic lorsqu’elle est tendue. Elle aura les ongles rongés au sang. Mais il hésite encore à rentrer. S’il rentre à pied d’ici, il aura encore un peu de temps pour se préparer à l’affronter… Ses jambes prennent l’initiative sans qu’il en prenne réellement conscience et gravissent les escaliers. Il se laisse emporter sans résistance.

………

Il monte les dernières marches, et s’arrête sur le palier. Il porte à bout de bras un énorme bouquet de fleurs rouges. Leur couleur a attiré son regard et il est entré chez le fleuriste sans réfléchir. Si seulement ça pouvait amadouer Vonnie… Il se sent un peu ridicule avec ce gros machin dans les bras : ça fait une éternité qu’il n’a pas acheté des fleurs à Vonnie, elle va sans doute trouver ça louche. De toute façon, c’est trop tard, maintenant qu’il les a, autant les lui donner. Il fouille dans sa poche, trouve la clef, rejette ses épaules en arrière, respire un grand coup… ouvre la porte d’un mouvement décidé et s’avance, le bouquet tendu en avant comme un bouclier. « Vonnie ? »

C’est éteint. « Vonnie ? » Pas de réponse. André allume, avance dans le couloir. « Vonnie ! » Il ouvre la porte de la cuisine, celle du salon, personne. La panique lui étreint la poitrine. Il s’approche de la porte de la chambre… et n’ose pas l’ouvrir : il imagine déjà les placards vidés. Il s’effondre sur le carrelage, des pétales rouges s’éparpillent autour de lui. Il se dit qu’il le savait, il le savait bien, que ça allait arriver, un jour. C’est sa faute, il a trop tiré sur la ficelle. Elle est partie, évidemment. Comment a-t-elle même pu le supporter si longtemps, alors que lui-même ne se supporte plus ?

………

André songe à mourir. Il doute de trouver dans l’appartement un couteau assez aigu pour se tailler les veines — de toute façon il n’oserait pas le faire — et l’idée de sauter par la fenêtre lui répugne, il a trop le vertige. Après mûre réflexion, il décide de rester là assis par terre. Ça correspond mieux à sa nature passive et lâche, conclut-il avec un demi-sourire amer. Alors il ferme les yeux et attend la mort.

………

« André ? Mais qu’est-ce que tu fiches là ? Oh, des bégonias ! »

………

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