Le Chapeau – fiction

nouvelle écrite par Anne de Latour

La tempête gronde. Le vent déferle ses torrents d’air glacé. L’avenue est désertée — seules quelques voitures la dévalent par moments, en petits paquets pressés, comme balayées par le souffle puissant. Les ronronnements de leurs moteurs se perdent dans les rugissements déchaînés, et les fumées d’échappement s’envolent avec les tourbillons de poussière. Le ciel, d’un gris désespérément opaque, s’accoude aux toits des immeubles trapus, entre chaque interstice il se penche sur le sol asphalté, jusqu’à presque le frôler — puis, d’une volute brusque, il remonte d’un trait. Juste le temps d’arracher au passage quelques feuilles mortes.

La rue aussi est grise, tous l’ont abandonnée pour aller chercher un refuge plus confortable, derrière les rangées de fenêtres aux rideaux tirés. Personne ne s’aventurera dehors tant que les éléments se déchaînent. Personne… mais voilà qu’apparaît, surgi d’un couloir sombre dont on ne distingue pas le bout, un petit monsieur âgé. La lourde porte se rabat dans son dos avec fracas, et il reste un instant immobile, comme étonné de se trouver là. C’est un petit monsieur bien habillé, vêtu d’un costume gris assorti au paysage, le visage blotti entre une écharpe blanche et un chapeau roux, seule touche de couleur qui contraste avec le décor.

Hésitant, il lève vers le ciel un regard absent. Il semble si frêle, si fragile, et pourtant presque aussitôt la tempête l’agresse sans aucune pitié : l’homme se retrouve emporté par les flots d’air, et doit lutter de toutes ses forces pour retenir ses vêtements soudain pris de frénésie. Ses gestes désordonnés le font ressembler à une marionnette désarticulée. Il disparaît dans un enchevêtrement de tissus dont seules émergent ses mains, les mains d’un naufragé, agrippant désespérément tout ce qui passe à leur portée : son chapeau, auquel le vent donne des ailes ; son écharpe, qui tourbillonne autour de lui en une danse délirante ; sa veste, enfin, dont les pans viennent l’aveugler de gifles cinglantes. Après un moment de lutte féroce, le petit monsieur reprend l’avantage et se précipite sous un porche où il trouve un semblant de refuge. Le vent lui-même s’apaise soudain, peut-être essoufflé par l’assaut brutal qu’il vient de livrer.

L’homme profite de l’accalmie pour récupérer le contrôle de sa situation vestimentaire. Il renoue solidement son écharpe, lisse les plis de sa veste avec soin, enfonce son chapeau sur son crâne. Puis il jette autour de lui un regard soupçonneux : mais l’accalmie se prolongeant, il se décide à reprendre son chemin. Une main bien ferme sur le chapeau, retenant de l’autre l’écharpe sur sa poitrine, il rase les murs, semant de temps à autre des coups d’œil inquiets sur son passage : le vent souffle toujours, mais de façon plus régulière. Le petit monsieur regagne peu à peu son assurance, et continue sa progression d’un pas plus décidé.

Un groupe de voitures descend l’avenue et dans l’une d’elles, un enfant lui fait signe. Il s’enhardit et, une fois les véhicules passés, il quitte le couvert dans l’intention de traverser la rue… Erreur fatale ! Une bourrasque qui n’attendait que cette occasion fond sur lui en un spectaculaire piqué vrillé accompagné d’un sifflement moqueur ! Pris au dépourvu, l’homme se débat tant bien que mal, mais ayant relâché sa vigilance, il se trouve cette fois-ci en position de faiblesse : et au milieu de la mêlée farouche qui s’ensuit, voilà que le chapeau roux profite d’un moment d’inattention pour s’envoler à tire d’aile ! La tornade s’empare de cet oiseau fauve qui paraît se prêter au jeu avec délices. Tous deux, dans une danse effrénée, narguent le petit monsieur qui lève au ciel un regard effaré. Tête nue, il se lance à leur poursuite avec force bonds furieux : son teint grisâtre a maintenant viré au rouge carmin et tandis qu’il court et saute en tous sens, son unique mèche de cheveux, auparavant savamment enroulée et plaquée sur son crâne afin d’en dissimuler la calvitie, se met à onduler et tressauter joyeusement derrière lui.

Après s’être acharné en vain pendant plusieurs minutes, l’homme finit par s’immobiliser, suant, soufflant, les yeux écarquillés d’indignation. La tempête continue de le malmener, mais il ne semble plus y prendre garde. Graduellement, la fureur laisse place à un désespoir résigné, une prière muette pour que « on » lui rende son précieux chapeau. D’une main, il tente encore vaguement de rabattre sa mèche indisciplinée qui tantôt l’aveugle, et tantôt traîne derrière lui un long sillage blanchâtre. L’oiseau roux, l’oiseau fou, n’entend pas ses prières, il virevolte dans les airs, insaisissable et farouche, sans aucune intention de retomber au sol. Au contraire, il s’élève toujours plus haut, se réduit à une petite tache de couleur sur l’uniforme gris du ciel.

À présent le vieil homme se laisse gifler sans plus protester. Ses bras pendent le long de son corps affaissé et ses mains, tout au bout, vont bientôt traîner par terre. Les yeux perdus dans les profondeurs du macadam, il se demande un peu ce qu’il va faire maintenant. Il ne peut plus aller à son rendez-vous dans cette tenue… À vrai dire, il ne sait même plus trop ce que c’était que ce rendez-vous. Et puis en fait, ça n’a pas vraiment d’importance. Il songe à son chapeau, son beau chapeau… Il pense aussi à sa femme, qui le lui avait offert, il y a longtemps. Depuis, elle est partie se reposer dans un grand champ de pierres, avec tous les autres… Et c’est encore un peu d’elle qui s’est enfui aujourd’hui. Il pense à ces soirs où il pense à elle, seul dans l’appartement vide. Il pense que l’hiver va devenir de plus en plus froid. Il pense que le monde est cruel.

La bise a fini par tomber. Le vieil homme redresse la tête, son regard erre sans but le long de la rue grise, des bâtiments gris, de l’air encore plus gris que tout ce gris, à en donner la nausée. Il aperçoit une fenêtre, là-bas, avec un rideau fané derrière les carreaux poussiéreux. Et il distingue, dans un coin où le rideau est repoussé, deux visages roses et ronds, des visages d’enfants qui le regardent. Ça lui rappelle l’enfant qui l’a salué tout à l’heure. Un espoir s’allume en lui : un sourire d’enfant, ça soigne tous les malheurs du monde… Mais quand il s’approche, il s’aperçoit que les charmants bambins ne lui sourient pas, non. Ils rient. Ils rient de lui, ils lui font même des grimaces, avec cette cruauté effarante dont sont capables les petits d’hommes. Le vieux monsieur prend soudain conscience de son aspect extérieur, de sa tenue débraillée, de sa mèche folle, de son visage hagard. Il se sent rougir de honte, au point qu’il baisse les yeux et fixe ses pieds, incapable de s’en aller, paralysé d’humiliation. Un de ses lacets est défait et il se concentre sur ce minuscule serpent.

Quand il ose à nouveau lever un regard furtif vers la fenêtre, le rideau est retombé. Il soupire et se remet en marche, cette fois-ci de retour vers la porte dont il a surgi, il y a… longtemps… Chaque pas lui coûte, il se sent vieux, fatigué, et surtout, tellement ridicule. Avant de pousser le battant, il jette un dernier coup d’œil vers le ciel : il n’y a plus que quelques vagues de poussière et un papier qui plane, tranquillement. La tempête s’est presque entièrement calmée. Des gens commencent à ressortir de chez eux. Il s’arcboute contre la porte, les gonds gémissent. Alors qu’il va s’engager dans le couloir sombre, une ultime rafale s’engouffre avec lui, le frappe au visage et lui arrache au vol une larme qui avait roulé sur sa joue fripée. La porte se rabat en claquant.

Dans la rue toujours grise, quelques piétons marchent d’un pas rapide. Quelques voitures la dévalent par moments, en petits paquets pressés. Les ronronnements de leurs moteurs sont maintenant bien clairs et les fumées d’échappement stagnent au ras du sol avec la poussière.

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